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3 SOIF

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publié en 2004 aux Éditions n & b / Toulouse
ISBN 2-911241-32-0
60 pages


Soif : des lettres, de lui à elle. Des missives toutes aussi enflammées que lucides. Entre eux, rien ne s’est encore passé. Mais tout est déjà arrivé.
La passion l’amour le corps se télescopent, sont-ils pourtant si concernés que ça par leurs présences commune ? L’écheveau partiellement démêlé désignera à chacun une source possible.
La charge d’un mythe vaut bien que l’on lui fasse la peau. C’était donc ça ?




EXTRAITS :
(©n & b, 2004)



Mon corps je l’ai aussi livré à la peur, affaibli par la rage de t’imaginer vivre, malgré tout. De t’imaginer vivre sans moi. Que tu vives, comme une malade de la vie : que tes yeux avalent, que ta bouche avale, que ton sexe avale. Que tes mains fassent, que tes pieds avancent et t’éloignent de moi. Moi l’ombrageux claustré dans sa chambre violette. Avec vue sur la rue molle.
Je sais que tu es ; je sais que tu vaques à ton existence, ignorant cet œil dont tu es la proie, cet œil qui me développe, ignorant la vivacité des formes qu’il me donne.
Je croyais n’être qu’un ravisseur. Je n’étais qu’un primitif, s’efforçant de restituer les embardées de son cœur par un langage encore inadapté. A force de répression, j’ai réussi à modérer la ferveur de mes prospections imaginaires sur la topographie de ton corps : il fallait que tu y restes digne.
Je peux désormais te désincarner. Et jouir ainsi de tes vies, de tes requêtes à la vie, de tes deuils. Je les ai vus en filigrane, par delà ce que tu apposes sur ta peau, ce que tu proposes au monde : une idée de toi. Une tentative limitée, toujours perfectible, car rien de ce qui n’existe de matériel ne saurait vraiment figurer les contrées que je te prête. Une tentative soumise à ton goût, à tes fautes de goût, ou à celles des autres.
Que tes peaux rapportées me séduisent ou non ne devra plus m’importer. Je procèderai selon un mutisme d’illuminé. Un mutisme de circonstance, quand tout langage est devenu obsolète. Face à toi je n’aurai plus de goût, je n’aurai plus besoin de goût. Ta nudité sera la vérité d’une équation, et ses contre-chants inspirés le chemin de mon adéquation à toi.

***

J’ai du muer. J’ai du tuer le citoyen, le locataire, l’allocataire, l’assuré. Car les gens d’ici ne me procurent plus rien. Ne me livrent plus aucune clef. Leur terre m’est hostile, rien de ce qui me nourrit désormais ne saurait s’y enraciner. Il n’y a que l’air qui semble être de passage, il n’y a que lui que je puisse interroger. Mais il ne me contrarie pas : c’est un interlocuteur complaisant. Absent. Une manière de me signifier ta propre absence. Que j’ai étudié, que j’ai décliné, que j’ai piétiné, que j’ai sublimé. Un enivrement de classe, une douleur de luxe. Dont on ne revient pas, que l’on ne vomit pas.
Alors jeter sa tête sur un mur. Chaque jour, chaque minute, chaque seconde la jeter, avec assiduité. Et application. L’assiduité, il n’y a rien de plus efficace pour conforter les certitudes. Une offrande régulière pour tenir le doute à distance.
Jeter sa tête, pas pour la détruire mais la consolider. Qu’elle devienne plus dure que le mur, plus endurante. Obsession lancinante. Qui te nourrit, te dévore. T’arme, te désarme. C’est un tout, une boucle avec rien autour. Il n’y a plus les autres, il n’y a plus le monde, tout à crevé. Et tout est permis. Tout nous est permis.

***

Ta venue alors, je voudrais l’anticiper. Pour être prêt, pour être vrai, et juste. Pour être sans envie de toi. Désintéressé. Déparasité de mon corps : il faudra que je ne sois qu’un. Pour cela je devrai user de lui à satiété, jusqu’à l’épuisement, comme l’on abuse d’un objet en le détournant de sa fonction première, au risque de le briser. Qu’il regrette son appétit, sa boulimie, qu’il regrette d’être corps. Je voudrais que ce soit un corps repu qui t’accueille, un corps vidé, émondé. Un corps à l’humilité retrouvée, un corps rangé derrière son âme. Pour que tu ne puisses douter de celui qui y palpitera encore, après tant de mutilations.
J’en oublie l’heure, j’en oublie le temps. J’en oublie ces parties de mon corps qui ont la modestie de ne se satisfaire que d’un peu d’énergie. C’est durant ces heures gelées où je suis faible, recroquevillé d’ennui et de torpeurs vicieuses que s’étiole mon envie. C’est quand je culpabilise que je m’autodétruit, non quand je me proclame. Décidément je ne sais être seul, ou je ne sais plus être seul. Je sais trop ce que c’est que d’être seul, et de s’acharner à vouloir le rester. Je sais trop ce que c’est que de pisser dans sa bouche. D’entretenir cet arbre à ronces dont les racines s’enfoncent vers les ultimes strates de mon âme. Des strates sans langage. Des strates que notre peu de langage, notre commun langage, dépourvu de vocables précis s’y rapportant est incapable de décrire. Ne s’y intéresse pas. Notre langage ne s’intéresse pas à la mort vivante, la mort appréciable. Il ne s’intéresse qu’aux gisants, à l’apologie de ces gisants, à leur procurer un avenir, car il faut bien rassurer les témoins, les vivants. Notre langage est un langage pour les vivants, et ne s’aventure pas au repaire de la mort. Là où elle siège, respire.
Alors je reviens, toujours, de ces limbes, de cette cure nécessaire. J’ai de grands sacs gonflés à partager entre tous. Je retrouve ma place auprès des mobiles, je retrouve ma candidature à l’envie. Ils ne se sont aperçus de rien, et j’ose croire que s’ils feignent tant l’indifférence c’est qu’ils partagent à leurs heures le même traitement que le mien.
Et l’envie me ceinture, elle est le jeu d’une révolution perpétuelle, te convoquer s’inscrit dans son cycle majeur. Pour la contradiction de nos tissus humains, leur palpitation mesurée, leur allégeance à la volupté. Elle est plus forte, plus forte que l’autre.
Elle non plus n’a pas sa juste place dans le langage, tout au plus un vulgaire droit de cité. L’envie ne relève pas du domaine de l’usuel, elle est la bête noire des usines, des horodateurs impassibles, des pères appliqués.

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