1 À DÉFAUT DE MARTYRS

publié en 2008 aux éditions n & b/Toulouse
ISBN 978-2-911241-66-6
54 pages
EXTRAITS:
(© n & b, 2008)
Parfois des odeurs de colle me reviennent en bouche. Des piqûres de prolétaire, des dents pulvérisées, des nuits de scarifications à rendre l’urine acceptable.
Les jours étaient frères, s’ennuyaient comme des frères. Il fallait se tenir debout, juste debout sur un lit retourné.
Juste debout et ne plus rêver. Car chaque rêve serait un meurtre de plus.
Nous naissions esclaves. Si nous naissions c’est que nous étions esclaves.
D’une langue d’ici qui était celle d’un autre -la langue d’ici est toujours celle d’un autre- il fallait dire oui.
À la caresse des plus-values, à la vapeur épousée disséminant les familles, au pain quotidien. Aux griffes sourdes consignées dans le livre, aux diasporas croustillantes sous la molaire des états, à la haine qui érode les poings impuissants.
La haine c’est toujours un amour mal interprété.
Communauté d’enfants-tués, conjonction des égarés au même ciel austère, pissant sur les murs des forteresses, se nourrissant de leurs déjections.
Fils de colère, une peau de chat sur des os barbelés, un casque à clous sur le crâne.
Jamais assez aimé. Dernier habitant de la nuit, grignotant sa propre tête.
Dans l’eau croupie des monarchies restaurées il nous fallait renaître. Le temps n’était plus aux minutes bloquées à l’orée des bois, aux maisons de brindilles, aux paillasses de feuillage.
Le temps n’était plus aux branlettes devant les femmes glacées, un miroir est bien plus éloquent.
Le temps était venu de saper les rivages séculaires, la langue sans mots mais endurcie, les arcades coulantes.
Un chewing-gum insolent contre l’obscurantisme, contre l’absolutisme du bal musette.
Que le folklore soit violé.
Que l’histoire cesse.
***
Un homme et une femme s’aiment. L’homme est un soldat ennemi.
C’est peut-être ça, deux êtres se hissant au-dessus de l’histoire.
Quelques nerfs sectionnés sur un visage modelé par une histoire en rut suffisent à un mémorial ambulant.
L’homme à l’accent d’arbre imputrescible ne me parle pas du lyrisme des bottes franquistes, ni des haricots indigestes que l’intestin rendait intacts.
Et qui une fois nettoyés retrouvaient la passion de la bouche.
Il peut y avoir une question par jour à rogner.
Une seule question peut aussi suffire à une vie.
Le migrant s’est posé celle-ci : qui ne suis-je pas ?
De son regard perdu derrière les images carrés d’un monde qui n’existe pas coule un savoir que je n’aurai pas à arracher aux orages de ferraille, aux oracles des économistes attelés à la robe des grandes familles impérieuses.
Mes haricots à moi n’ont pas connu la terre.
De son regard tourné vers mon futur jardin coule un savoir qui voudrait ne pas se savoir.
Ne tire pas une originalité de tes origines, elles ne t’appartiennent pas.
Si dans ta main le temps ne pèse pas c’est qu’il n’est pas encore passé.
Si l’histoire s’obstine à peser sur ta main rappelle lui ses erreurs.
L’air qui soutient ta main n’est ni plus fort, ni plus faible que toi.
Il n’a que la lucidité de ses fondements.
***
La fin de toutes les fins à vécu.
Seule la mienne m’est assurrée.
La porte des vents condamnée, à nouveau je crains le froid, le chaud, et l’autre.
Ma main manipule des têtes, ma tête se cherche des mains.
J’accouche de nouveaux mythes que je devrai contenir, que je devrai soutenir.
La porte des vents condamnée, dans ma hutte ennoblie, au service de l’évolution, de pas en pas, s’affaiblir.
Ou devenir un autre.
Dépossédé du poids de ces gestes qui racontent une fable, épousant de nouveaux gestes encore froids, écrire les fables de demain.
***
Ma sœur que l’on a jetée dans la grotte, tu es la gazelle inventée que l’on a allongée et remplie.
Tu es celle que l’on brûle, et tond, et lapide, quand la rue doit garder confiance.
Ma sœur je suis devenu couteau à force d’avaler des lames.
Dans ma bouche tu n’as trouvé que les chicots que j’ai extrais de tes hanches.
Ainsi vont les enfants d’un juge qui défèque par la bouche, qui instruit à coups de sexe, qui invente le crime en le définissant.
Qui dispose
de la propriété du feu
de la disponibilité des ventres
du nom des vierges
que l’on défigure au fond des temples
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